On cite Marco Polo, on révère Cousteau. Pourtant, les cartes du monde ne sont pas uniquement l’œuvre d’hommes barbus en tenue coloniale. Des femmes ont traversé les déserts, gravi les pics les plus hauts et défini des frontières, souvent dans l’indifférence générale ou en se faisant passer pour des hommes. Il est temps de redécouvrir celles dont les noms ont été effacés des atlas.
Se déguiser pour exister
Pour embarquer sur un navire au XVIIIe siècle, mieux valait oublier sa jupe. Jeanne Baret est la première femme à avoir fait le tour du monde entre 1766 et 1769, en se déguisant en homme pour rejoindre l’expédition de Bougainville. Botaniste de talent, elle a collecté des milliers de spécimens sans que l’équipage ne soupçonne sa supercherie pendant des mois. Une prouesse physique et mentale qui lui vaut une place dans l’histoire, bien que longtemps réduite au rôle d’assistante.
Cette nécessité de l’anonymat ou du travestissement se retrouve chez d’autres pionnières. En Algérie, Isabelle Eberhardt voyageait librement habillée en homme pour échapper aux contraintes imposées aux femmes locales et occidentales. Ce n’était pas un jeu de rôle, mais une stratégie de survie et de liberté dans des sociétés où leur présence seule était suspecte. Leur génie a dû passer par l’effacement de leur féminité pour être accepté.

Dessiner les frontières du Moyen-Orient
Au début du XXe siècle, certaines exploratrices ne se contentaient pas de visiter : elles structuraient la géopolitique. Gertrude Bell, archéologue et cartographe britannique, a joué un rôle clé dans la définition des frontières de l’Irak moderne après la Première Guerre mondiale. Elle a également fondé le musée archéologique de Bagdad. Son expertise du terrain et des tribus locales était telle que les puissances coloniales ne pouvaient ignorer ses cartes.
Dans la même veine, Freya Stark a parcouru les régions reculées du Moyen-Orient (Iran, Irak, Arabie) dans les années 1930. Elle a documenté des zones alors très peu cartographiées par les Occidentaux, apportant une précision nouvelle à la compréhension de ces territoires. Contrairement à leurs homologues masculins souvent pressés, ces femmes prenaient le temps d’apprendre les langues et les coutumes, rendant leurs récits infiniment plus riches.
La science sans diplôme
L’accès aux institutions scientifiques était fermé aux femmes. Cela ne les a pas empêchées de produire des travaux de référence. Mary Kingsley a parcouru l’Afrique de l’Ouest à la fin du XIXe siècle et rapporté des observations ethnographiques et naturalistes majeures sur les peuples et la faune du Gabon et du Congo, sans jamais recevoir de formation scientifique formelle. Ses écrits ont challengé les préjugés victoriens sur les populations africaines.
Isabella Bird, voyageuse et écrivaine britannique, a brisé un autre plafond de verre en devenant la première femme élue membre de la Royal Geographical Society en 1892. Sa légitimité ne venait pas d’un titre universitaire, mais de ses milliers de kilomètres parcourus à dos de mule, des Rocheuses aux Himalayas. Plus tard, Alexandra David-Néel marquait les esprits en devenant la première femme occidentale à atteindre Lhassa, au Tibet, en 1924, après un voyage clandestin de plusieurs mois ; elle avait alors 55 ans. Pour approfondir ces destins hors norme, consultez nos autres portraits de femmes inspirantes.
Pourquoi cet oubli historique ?
Si ces noms nous sont étrangers, ce n’est pas par manque de mérite, mais par construction sociale. Les sociétés savantes, les éditeurs et les historiens ont longtemps privilégié les récits masculins, associés à la conquête et à la domination. Les femmes, elles, racontaient le détail, l’intime, le quotidien. Leurs carnets étaient jugés « trop littéraires » ou « domestiques », donc moins sérieux. Une hiérarchie des genres qui a relégué des découvertes majeures au rang d’anecdotes de salon.
Redonner la parole aux exploratrices méconnues
Les manuels scolaires répètent encore trop souvent les mêmes noms. Ces exploratrices n’étaient pas des exceptions « honoraires », mais des professionnelles rigoureuses qui ont façonné notre vision du monde. Reconnaître Jeanne Baret, Gertrude Bell ou Mary Kingsley, ce n’est pas faire du zèle féministe, c’est rétablir la vérité historique. Leur courage et leur intelligence méritent autant de statues que ceux de leurs contemporains masculins. La prochaine fois que vous ouvrez un atlas, pensez à celles qui ont tenu la plume et la boussole dans l’ombre.
FAQ
Qui est la première femme à avoir fait le tour du monde ?
Jeanne Baret est reconnue comme la première femme à avoir accompli le tour du monde (1766-1769). Elle a participé à l’expédition de Bougainville en se déguisant en homme pour embarquer.
Pourquoi les exploratrices sont-elles absentes des manuels scolaires ?
Les institutions scientifiques et historiques étaient majoritairement masculines. Les récits des femmes, souvent plus axés sur l’ethnologie et le quotidien, étaient considérés comme moins « sérieux » que les exploits militaires ou territoriaux des hommes.
Comment ces femmes finançaient-elles leurs expéditions ?
Certaines, comme Ida Pfeiffer, vivaient de la vente de leurs livres et de conférences. D’autres, issues de milieux aisés, utilisaient leur fortune personnelle. Beaucoup dépendaient aussi de mécènes ou de sociétés de géographie.
Quelles exploratrices sont encore vivantes ou récentes ?
Si les pionnières citées sont historiques, des femmes continuent d’explorer aujourd’hui, comme la navigatrice Ellen MacArthur ou l’alpiniste Gerlinde Kaltenbrunner, bien que la médiatisation reste souvent inférieure à celle de leurs homologues masculins.


